arts · Communication écrite

Interview : Jochen Gerner, airs de jeux

Initialement paru dans Karma#3

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Pour cette interview graphique, rencontre avec Jochen Gerner, illustrateur aux multiples talents, publié dans les plus grands quotidiens (New York Times, Le Monde, Libération) et invité l’an passé à illustrer pour le Rock en Seine.

Bonjour Jochen, qu’écoutes-tu ces temps-ci ?
En ce moment, j’écoute beaucoup Jacno, Herman Dune et je réécoute un peu d’anciens albums de Pavement. J’écoute aussi sous la contrainte le piano-jouet de ma fille de 16 mois. Il y a un côté suraigu et effrayant qui rappelle certains films d’horreur ou l’affreuse scène de la boîte à musique dans Les deux cavaliers de John Ford (1961).

Tu as réalisé, au cours de l’année 1995 des strips pour les Inrocks (compilés dans le recueil Snark Park en 1998). On sent une réelle connaissance des différents genres musicaux. C’est quelque chose qui t’intéresse, le comportement des fans ?
Les comportements de fans sont intéressants car ils se structurent suivant des codes très précis. Chacun croit posséder une identité propre en réaction à un monde aseptisé, alors qu’il s’agit bien sûr d’un costume et de gestes identiques à beaucoup d’individus. À la fin des années 90, à Paris, j’allais écouter beaucoup de concerts et je fréquentais beaucoup d’amis qui étaient membres d’un milieu musical différent. Cela m’a permis, je crois, de rester très ouvert et éclectique dans mes goûts musicaux.

Comment s’est passé ton travail pour Rock en seine ? Pourquoi avoir choisi Sigur Rós ?
J’avais eu une pré-liste des groupes présents à Rock en Seine. J’ai donné quelques noms pouvant m’intéresser et c’est Sigur Rós qui m’a été attribué en retour. Je trouvais effectivement ce groupe attirant pour l’aspect très graphique de ses sons : une sorte d’expérimentation aérienne, aquatique et végétale sortie du magma naturel de l’Islande. Cela me convenait pour la création d’une affiche. Je dessine spontanément beaucoup de larsens graphiques, de brindilles et de rochers… Après le festival, j’ai reçu un exemplaire imprimé avec les signatures au marqueur de chaque membre du groupe par-dessus mon dessin. Le dessin est-il à la musique ce que le sous-bock est à la bière ?

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Quels sont tes projets ces temps-ci ?
En ce moment, je travaille sur des préparations d’expositions personnelles à Nancy et Marseille. Il s’agit de séries de dessins inédits, plutôt de grands formats. Je réfléchis beaucoup sur les frontières entre figuration et abstraction. Je détourne des supports imprimés existants anciens ou plus récents (cartes militaires, bandes dessinées). Il s’agit avant tout d’un travail de réflexion sur le potentiel d’évocation des images. Je révèle donc de nouvelles lectures des images par recouvrement ou par soustraction.
Je travaille également sur un petit livre pour enfants et sur un projet assez important de détournement d’un ensemble de bandes dessinées, en collaboration avec un écrivain. Mes prochaines bandes dessinées pourront prendre différentes formes graphiques : structure traditionnelle de cases et bulles, déconstruction des pages, détournements de planches. J’essaye d’aller dans des directions nouvelles pour découvrir de nouveaux territoires.

Le recueil Rock Strips sur lequel tu as travaillé raconte l’histoire du rock à travers le dessin. Dans le tome 1, les pages que tu as réalisées portent sur les Pixies. Pourquoi avoir choisi ce groupe ?
J’ai beaucoup écouté les Pixies lorsque j’étais étudiant. J’avais tous leurs albums et j’avais donc plus de facilités de dessiner leur univers et de savoir comment aborder cela, à la fois en réponse à leur énergie, à leur musique, mais aussi à l’écoute des paroles. Les Pixies évoquent un monde étrange, en référence directe au surréalisme ou à l’onirisme de David Lynch. On y croise des extra-terrestres, des véhicules déglingués, des collections d’animaux et des cris primaires. Cela me plaisait donc de construire un petit catalogue raisonné des éléments et des sons apparaissant dans leurs chansons.

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Est-ce que la musique t’inspire pour illustrer, te donne de nouvelles idées ?
Généralement non. J’utilise plutôt le silence pour trouver des idées. J’écoute de la musique plutôt lorsque je suis en phase d’exécution des dessins. Donc pas de musique pour monter une pente mais pourquoi pas pour dévaler l’autre versant de la montagne. Mais, pour une performance publique, je prépare en ce moment un projet de réinterprétation graphique d’une bande dessinée avec hybridation musicale : il s’agira de voir comment je peux dessiner à la manière d’Edgar P. Jacobs en écoutant par exemple « Doctor Robert » des Beatles, « Anarchy in the U.K. » des Sex Pistols ou « Candle in the wind » d’Elton John.

Si tu pouvais choisir la programmation de Rock En Seine pour l’année prochaine, tu te porterais vers quels groupes d’un point de vue musical ? Et d’un point de vue d’illustrateur, tu souhaiterais t’occuper de qui et pourquoi ?
J’aimerais beaucoup programmer des groupes proto-électroniques (Kraftwerk ou Kas-Produkt) ou des groupes issus de la nouvelle jeune scène rock de Brooklyn.
Une sorte de programmation faisant le grand écart entre la poésie délicate et solitaire de José Parrondo (piano-jouet), de Fabio Viscogliosi (pop) ou de Pulp (disco-pop) et le mur sonore de groupes de rap et metal alternatif post-hardcore.
En tant que dessinateur, je crois que j’aurais apprécié énormément travailler sur un groupe tel que Sonic Youth (désormais plus en activité). La puissance et l’expérimentation sonore m’aurait donné envie d’inventer des pistes graphiques nouvelles. Il peut y avoir des correspondances entre une structure musicale, des persistances sonores et le dessin, les traits présents sur une feuille.

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Tu as réalisé 100 000 Milliwatts avec Diego Aranega et Denis Bernatets, une bande dessinée qui raconte l’histoire de Kurt et Keith, deux insectes qui rêvent de devenir des stars de la musique gothique. Comment vous est venue cette idée ? Pourquoi de la musique gothique ?
L’univers gothique lié à la ruine et à la putréfaction dessinait un vivarium parfait pour des insectes. Il y avait l’idée de construire un univers mental et imaginaire, rappelant les micro-sociétés des adolescents. Les insectes en mue, fragiles et solides à la fois, permettaient d’évoquer le monde adolescent. Il est donc question d’un univers microscopique où l’on se demande s’il s’agit d’une fiction ou d’une réalité car aucun instrument n’apparaît jamais. Les personnages ne sont jamais vus en train de jouer de la musique, ni de manipuler aucun objet évoqué (ordinateur ou téléphone). Sont-ils saisis dans des moments de pause ou dans un temps de délire permanent ? D’autre part, le fait que ces 2 petits insectes puissent être happés à tout moment par une veuve noire ou une chauve-souris les rend complètement gothico-post-punk et cold wave.

Le tome 1 est sorti en 2007, est-ce qu’une suite est en prévision ?
À priori non, ce n’est pas prévu. Un studio de dessin animé devait en réaliser une série mais nous avons décliné l’invitation. Notre emploi du temps et les épaules de nos insectes ne nous semblaient pas assez solides. Il s’agit même d’une série fantôme puisque l’existence d’un tome 2 traîne sur internet. « 100.000 milliwatts » est donc un hapax.
Plutôt Beatles ou Rolling Stones ?
A domicile, je serais plutôt Beatles. En mouvement extérieur, je serais plutôt Rolling Stones. Mais, définitivement et globalement, plutôt Beatles bien sûr, avec une préférence pour le plus discret d’entre eux : George Harrison.

Jochen Gerner, Abstraction (1941-1968), 2011 / l’Association
Article : Marine Pellarin

 

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