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Punkorama : Le Grand Soir

Initialement paru dans Karma#1

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Trois ans après « Mammuth », les réalisateurs Gustave Kervern et Benoît Délépine reviennent à la charge avec « Le Grand Soir », une fiction drôlesque sur le thème du punk aujourd’hui, toujours habitée de la même veine sociale que leurs précédents films.

Installée dans le cinéma, je me rends compte, surprise, que le panel de spectateurs est pour le moins hétéroclite. On peut apercevoir des quinquas soignés, des très jeunes qui ne doivent pas savoir qui est Brigitte Fontaine, des étudiants à lunettes et deux filles bourrées. Un public certes varié, mais qui correspond bien à l’esprit du film, car comme le personnage principal le dit si bien : quelque part, on est tous des punks à chien.

Not (Benoît Poelvoorde), sait d’ailleurs de quoi il parle, s’étant auto-proclamé le plus vieux punk à chien d’Europe. C’est vrai qu’il n’est plus tout frais, ce fier représentant de la jeune génération française du début des eighties, celle qui n’allait pas en « discothèque », mais plutôt aux premiers concerts des Garçons Bouchers (qui participent d’ailleurs à la B.O.). Si une bonne partie de ces gens-là sont devenus mécanos ou banquiers, Not lui n’a rien lâché, de la crête au treillis. Et ses déambulations dans le désert des zones commerciales ressemblent à une vie passée à lutter contre des logos, à qui le quidam donne beaucoup trop d’importance à son goût. Mais dans sa lutte contre le conformisme, il est tout seul, Not. Alors quand son frangin, qui voue un culte aux bâtiments et aux produits aux normes, pète un plomb, il profite de l’occasion pour l’entraîner de l’autre côté du miroir.

L’idée de tourner le film dans une ZAC est loin d’être un hasard. Organisation de magasins-temples plus proprets les uns que les autres, elle représente tout ce que la société de consommation impose au chaland : des désirs. Enrobée dans de belles affiches « deux pour le prix d’un », la norme s’y fait attirante et colorée et écrase avec une sympathie doucereuse tous les personnages du film. C’est donc dans un espace quasi religieux et oppressant que nos deux héros font leurs plus grosses conneries. Leurs parents (Areski Belkacem et Brigitte Fontaine, formidable en maman inadaptée), gérants d’un restaurant, La Pataterie, constatent avec une certaine mélancolie le choix de vie de leurs rejetons. « On a réussi à les rendre libres… Mais nous, qu’est-ce qu’on s’emmerde ! » lâche une Brigitte Fontaine paradoxalement mère de tout ce bordel. Les deux vieux, cassés par la vie, représentent une certaine expérience et un certain recul : même s’ils participent activement à cette société-là avec leur restau franchisé, son absurdité leur est bien familière.

Le Grand Soir, merci d’avoir posé la question, c’est bien le soir de la révolution, le grand projet de nos deux zigotos. Mais pour convaincre un troupeau grégaire de se rebeller, ironiquement, il faudrait un diplôme en management et des coupons réduc’ à foison. Alors la lutte finale, comme cela a toujours été le cas, reste sans fin. Une immolation ratée par-ci, une action symbolique par-là, Not et Dead s’accrochent maladroitement à leurs convictions anarchistes dans leur coin. C’est drôle, un peu triste aussi. Si le mouvement punk n’a pas retourné la société le siècle dernier, elle y parviendra difficilement au temps de la consommation reine.

Le Grand Soir, en plus d’être un film foutument divertissant, est aussi une grande claque dans la gueule. On en sort en se demandant si on ne pourrait pas aller faire la révolution avec eux. Après tout, notre liberté vaut bien plus que notre petit confort normé… Mais bon, personnellement, ce soir, je ne peux pas, j’ai du monde à dîner.

> Le Grand Soir, Kervern & Delépine, 2011 / Ad Vitam
Article et illustration : Marine Pellarin

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